Une exposition de haut vol... à Châteauvillain

Il y a des paradoxes heureux. Et parfois fragiles. L’exposition «Vertiges», nouvelle saison du Centre d’art photographique Reza, ouvre ses portes du 28 juin au 13 septembre sur le site du Chameau, à Châteauvillain. Et, une fois encore, le constat s’impose : ce qui est montré là pourrait tout aussi bien être accroché à Paris, à Arles ou dans n’importe quel grand lieu d’art contemporain. Sauf qu’ici, c’est en Haute-Marne. Gratuitement. Et grâce, en grande partie, au bénévolat.

Depuis trois ans, Pierre Bongiovanni et Rachel Deghati ont fait le pari un peu fou d’implanter durablement à Châteauvillain un centre d’art photographique consacré à l’œuvre du grand photoreporter Reza Deghati. Un pari qui, sur le plan artistique, est déjà gagné.

Chaque été, environ 3 000 visiteurs poussent la porte du Chameau. Et pas seulement des Haut-Marnais : près de 20 % sont étrangers et originaires notamment des Pays-Bas, de Belgique flamande ou d’Allemagne. Au point que, cette année, les textes accompagnant l’exposition sont proposés non seulement en français mais aussi en anglais.

Car ici, on ne vient pas seulement voir des images. On vient comprendre le monde.

Retour en Iran en 1979, quand tout a commencé

Cette saison 2026, intitulée «Vertiges», explore les moments où tout vacille : exils, insurrections, frontières, incandescences, fragilités. Neuf espaces thématiques composent un parcours dense, où se croisent photographie documentaire, vidéos, installations et textes.

L’un des îlots les plus saisissants, «Insurrection», s’ouvre sur une photographie prise par Reza le 8 mars 1979, quelques semaines après l’arrivée au pouvoir de Khomeini. On y voit une femme saisir, dans son regard, ce qui est en train de basculer. Une image presque prophétique.

Plus loin, une autre photographie montre une diplomate américaine retenue en otage lors de la prise de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979, un épisode majeur qui a durablement bouleversé les relations entre l’Iran et l’Occident.

L’exposition revient aussi sur le «mouvement vert» de 2009, sa répression, et la mort de Neda Agha-Soltan, devenue figure mondiale de la contestation iranienne. Rachel Deghati rappelle à cette occasion une vérité parfois oubliée : en Iran, les femmes n’ont jamais cessé de lutter contre le voile imposé.

Le parcours réserve d’autres surprises. Dans «Ciel de femmes», Reza documente la place des femmes dans les métiers de l’aviation. Une vidéo donne à voir une adaptation de «Hamletmachine», texte fulgurant de Heiner Müller sur les ruines de l’Europe, les idéologies et l’effondrement des certitudes.

Dans un autre genre, Aurélie Chenot parle de La Boisserie avant De Gaulle. Dans les années 1920, ce fut la résidence d’Eugene Jolas et Maria Jolas, fondateurs de la revue littéraire «Transition», qui publia notamment James Joyce.

Cette année, les mots accompagnent plus que jamais les images. «On n’a jamais eu autant de textes dans nos expos», souligne Pierre Bongiovanni.

Parmi les invités, le visiteur découvrira aussi les dernières images de Naaser Turkmani, photographe afghan exfiltré par la France en 2021, juste avant son exil. Ou encore celles d’A Yin, artiste de Mongolie intérieure photographiant son peuple.

Du chaos du monde aux «aubes fragiles»

La grande salle ouvre une respiration : enfance, paix, méditation, Bouddhas. Et, en cette année qui marque les 25 ans de la mort du commandant Massoud, une photographie de Reza le montre… en train de lire. Lui qui rêvait de devenir instituteur.

Enfin, une nouvelle salle consacrée au feu et à l’incandescence confronte les flammes des puits de pétrole photographiés par Reza au Kurdistan aux images de fonderies haut-marnaises signées Eric Girardot. Le chaos du monde, ici, dialogue avec celui de l’industrie locale.

L’exposition parle d’insurrections, de chaos, de feu. Mais aussi d’espoir. D’«aubes fragiles». Parce que, comme le suggère le parcours, il faut continuer d’y croire. Sinon, on ne fait plus rien.

Ouverture de l’artothèque

Cette saison marque aussi une étape supplémentaire avec l’ouverture de l’Artothèque 52 Rosa Bonheur, adossée au Centre d’art photographique Reza. Une nouveauté qui prolonge l’ambition du lieu : faire circuler l’art au plus près des habitants. Les visiteurs pourront ainsi repartir, s’ils le souhaitent, avec une photographie pour l’accrocher chez eux pendant trois mois, moyennant une participation modique de 5 euros. Une façon simple de faire entrer l’art dans le quotidien.

Autre prolongement de l’exposition : cinq dimanches après-midi durant l’été, artistes et photographes seront présents pour échanger avec les visiteurs autour de leur travail.

Le vernissage de «Vertiges» aura lieu ce dimanche 28 juin à 16 h au Chameau, à Châteauvillain. L’inauguration de l’Artothèque 52 Rosa Bonheur suivra à 17 h, juste à côté.

Reste une question : combien de temps cela pourra-t-il durer ? Car si le public est là, les aides publiques, elles, ont tendance à diminuer, et ce n’est probablement pas fini. Pendant que les coûts d’organisation, d’encadrement et de production ne cessent d’augmenter.

Pierre Bongiovanni et Rachel Deghati s’étaient donné trois ans pour voir si l’aventure pouvait s’ancrer durablement à Châteauvillain. Pour l’instant, ils continuent. Mais sans soutien renforcé, notamment des collectivités, rien ne garantit que cette aventure exceptionnelle puisse durer.

Et ce serait une sacrée perte. Car rares sont les territoires ruraux capables d’offrir, chaque été, une exposition d’une telle qualité, aussi connectée aux secousses du monde, et accessible à tous.

Christophe Poirson

A Châteauvillain, sur le site Le Chameau, du 28 juin au 13 septembre, les vendredis, samedis et dimanche de 14 h à 18 h 30. 

Entrée libre

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