Rechercher un article



Envoyez un mail à L'affranchi

laffranchi52@gmail.com

Ils se lèvent tous pour Pisani

Edgard Pisani a eu droit à une «standing ovation» au lycée agricole qui porte son nom. Son discours n’était pourtant pas si consensuel...



Quand un homme comme Edgard Pisani prend la parole, il se passe forcément quelque chose d’inhabituel. C’est ce que disaient ceux qui l’ont connu en Haute-Marne lorsqu’il était préfet (en 1947) puis sénateur (en 1954 et en 1974). C’est aussi ce qu’ont redécouvert jeudi et vendredi derniers les professeurs et les élèves du lycée agricole lorsque, venant donner son nom à l’établissement (voir L’affranchi de la semaine dernière), l’ancien ministre de l’agriculture s’est entretenu, à diverses reprises, avec eux. Et c’est encore ce qu’ont constaté les quelques centaines d’invités de la cérémonie du vendredi après-midi, lorsqu’il a prononcé son discours.
Edgard Pisani est habitué à analyser les mouvements qui traversent la société et à prendre une certaine hauteur de vue pour imaginer les réponses à apporter. Ça frappe l’interlocuteur, qui se trouve très vite entraîné dans un débat passionnant.
Vendredi donc, sans faire injure à ceux qui l’ont précédé (il y a eu du bon et du moins bon), le niveau des discours a monté d’un ton lorsqu’il a pris la parole.

«Le monde n’est pas sûr de pouvoir nourrir le monde»

Edgard Pisani se dit assez pessimiste quand il s’interroge sur la capacité de la terre à nourrir toute la population. Car même si l’agriculture est toujours susceptible de progresser, elle se trouve confrontée au double problème de la diminution des terres et de l’augmentation de la consommation.
Rappelant que les populations se sont historiquement regroupées sur les meilleures terres, il remarque que les villes et toutes sortes d’infrastructures dévorent chaque année des centaines de milliers d’hectares fertiles. Et il ajoute la montée des océans qui va engloutir des territoires entiers.
Par ailleurs, il s’inquiète de la raréfaction de l’eau. Et il prend l’exemple de la Californie dont l’agriculture est une des plus performantes au monde, mais qui utilise 2 000 m3 d’eau par hectare. A tel point qu’elle entre désormais en compétition avec d’autres activités humaines.
«Tant de gaspillage, tant de dommages apportés à l’environnement... résume-t-il. Le monde n’est pas sûr de pouvoir nourrir le monde. Toute perte de terre, toute négligence sur les territoires (comme en Afrique aujourd’hui) met en danger l’avenir de l’espèce...».


Une consommation en forte hausse

Parallèlement, la population mondiale augmente. Peut-être se régulera-t-elle naturellement un jour. Mais Edgard Pisani rappelle en attendant l’échec de la tentative chinoise. Non seulement la restriction à un enfant par couple a produit d’innombrables drames individuels et familiaux, mais on s’aperçoit aujourd’hui que la population vieillit dangereusement. Au point que le gouvernement chinois se voit contraint de changer de politique.
De toutes façons, même avec régulation des naissances, la consommation augmente énormément. Dans certains pays (asiatiques surtout) où, jusqu’ici, il fallait se contenter essentiellement de végétaux, s’imposent enfin de plus en plus les viandes de porc et de volaille. Mais il faut 5 fois plus de calories pour produire de la viande que de la nourriture végétale.
Inutile dès lors de préciser qu’Edgard Pisani ne croit guère aux vertus des biocarburants. Il s’insurge contre les déforestations massives destinées, comme au Brésil, à libérer de la terre pour cultiver des produits non-alimentaires.


Ils se lèvent tous pour Pisani
«Cultiver l’homme et la terre»

Ce triste tableau ainsi dressé, Edgard Pisani veut croire quand même à un avenir positif. Et c’est le sens principal de sa venue au lycée agricole de Chaumont-Choignes. Son message s’adresse bien sûr aux politiques, mais il cherche surtout à toucher les jeunes qui s’engagent dans une carrière agricole.
Pour essayer de nourrir le monde, il faudra savoir utiliser les techniques au maximum sans jamais aller au delà de ce que la nature impose.
Edgard Pisani est opposé au développement des OGM dans la nature. Non pas pour des questions de santé. Il est persuadé en fait qu’on apportera bientôt la preuve de leur innocuité alimentaire. En revanche, il pense que leur impact sur l’environnement ne sera pas neutre. Il craint qu’on aboutisse à la destruction d’une partie des capacités de production. Et il se méfie des grandes entreprises internationales qui font main basse sur le vivant.
En fait, et c’est le titre d’un de ses prochains articles, il juge important de bien cultiver à la fois l’homme et la terre.
S’adressant alors aux lycéens il conclut : «L’agriculture n’est pas une question marginale. C’est le problème le plus important des prochaines années du monde... Jeunes gens, rêvez d’aventures africaines...».

«J’aurais voulu être ministre de l’Education nationale»

Si le lycée agricole de Chaumont-Choignes porte officiellement depuis vendredi le nom d’Edgard Pisani, ce n’est pas seulement parce que ce grand serviteur de l’Etat a longtemps exercé en Haute-Marne. C’est surtout parce qu’en tant que ministre de l’agriculture (de 1961 à 1966), il a lancé et développé l’enseignement agricole moderne.
Vendredi, après avoir participé au «baptême» de l’établissement haut-marnais, il a confié n’avoir jamais voulu devenir ministre de l’agriculture. Son rêve, c’était de s’occuper de l’Education nationale.
L’agriculture était un domaine qui ne lui était pas familier, même s’il avait eu à s’y intéresser lorsqu’il était préfet de départements ruraux.
Il s’en est pourtant bien sorti. Et il a alors eu la satisfaction de pouvoir redéfinir l’enseignement public agricole. Il fallait donner aux futurs agriculteurs le moyen de répondre aux besoins nouveaux de la société et d’être capable d’évoluer par eux-mêmes. Des méthodes ont été mises au point pour favoriser à la fois l’apprentissage concret et le développement intellectuel de l’individu.
Et c’est quand l’expérience a fini par inspirer l’Education nationale qu’il a véritablement tenu sa revanche...

Lionel Thomassin
Vendredi 6 Juin 2008
Lu 363 fois
Notez

Nouveau commentaire :