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Derrière la façade du festival de l’affiche

Si elle constitue un bon cru, l’édition 2009 du festival de l’affiche ne doit pas faire oublier un certain nombre d’interrogations sur l’appropriation par les Chaumontais, les retombées médiatiques, les relations entre la ville et les graphistes, les droits d’auteurs, les départs au sein de la direction du graphisme, le remplacement de la direction artistique...



Derrière la façade du festival de l’affiche
L’édition 2009, qui a démarré le week-end dernier, fait partie des bons crus du festival de l’affiche et du graphisme de Chaumont. L’exposition aux Silos, qui permet de (re)découvrir une partie de la collection d’affiches contemporaines de la ville, est particulièrement impressionnante. Montrant également une partie du trésor chaumontais, celle de la Chapelle ne manque pas non plus d’intérêt. Mais elle présente un défaut : les œuvres sont un peu trop serrées et le visiteur manque parfois de recul pour les apprécier à leur juste valeur.
De même, l’exposition à l’hôtel de ville, qui ne se tient plus au grand salon mais au petit salon, souffre d’un sérieux manque d’espace. Elle rassemble les 19 affiches des éditions précédentes et les 20 qui ont été réalisées pour celle-ci.
Même s’il recèle quelques très belles choses, le concours international –présenté comme d’habitude aux Subsistances- est cette année d’une qualité moyenne. Quant au concours étudiants, axé sur le thème «Avoir 20 ans», il est toujours marqué par une certaine fraîcheur d’esprit.
Preuve que le festival n’a pas été repris en main politiquement (ou en tout cas, pas encore…), on y trouve même quelques affiches amusantes sur Jean Sarkozy, le fiston du président. Et une autre qui met en scène Luc Chatel, sur le thème du cirque…


Une belle affluence aux Subsistances au moment de la remise des prix. 
Une belle affluence aux Subsistances au moment de la remise des prix. 
Qu’en est-il de l’appropriation du festival par les Chaumontais ?

Reste que cette belle vitrine ne doit pas masquer toutes les questions qui se posent à propos de cette édition et de l’avenir du festival. D’abord, si l’ouverture s’est déroulée dans une atmosphère assez sympathique, on ne peut pas dire que ce 20e anniversaire ait eu beaucoup d’éclat. A l’exception notable de l’ancien maire Cyril de Rouvre, les «pionniers» du festival n’ont même pas été invités ou n’ont pas voulu être présents. Quant aux retombées médiatiques nationales, elles sont pour le moment beaucoup plus limitées que les fois précédentes. Pourtant, le festival est monté cette année à Paris, à la gare de l’Est. Mais l’inauguration de cette expo le 14 mai par un ministre (Luc Chatel) et le président de la SNCF (Guillaume Pépy) n’a pas attiré un seul journaliste parisien !
Pour ce qui est de la communication, y a encore du boulot !
Idem pour ce qui est de l’appropriation du festival par les Chaumontais. Malgré la présence des colonnes Morris sur les boulevards et des reproductions d’affiches de la collection Dutailly (reproductions qui, au passage, ne respectent pas vraiment les couleurs d’origine de ces affiches anciennes), on n’a toujours pas l’impression qu’il y a un festival à Chaumont. Et s’il y a eu beaucoup de monde dans les expos le samedi, y compris très tard le soir, le soufflé est vite retombé dès le lendemain…
S’ajoute à cela un contexte particulier. La polémique sur les droits d’auteurs –qui n’est pas encore résolue et s’est traduite par une distribution de tracts et un débat animé ce week-end- a laissé des traces. Tout comme la volonté de la municipalité et du nouveau président de «recadrer» le festival. «Les relations entre la ville et les graphistes n’ont jamais été détériorées à ce point», pestait l’ancien président du festival, Pascal Grisoni, lors de l’inauguration. «La présence du graphisme à Chaumont ne peut s’affirmer que par les graphistes», rappelait également dans son discours de président de l’ORCCA et d’ancien maire Jean-Claude Daniel.


Départs au sein du festival et à la direction du graphisme

C’est dans ce contexte qu’intervient le départ, après huit ans de bons et loyaux services, des directeurs artistiques du festival (Pierre Bernard, Vincent Perrotet, Alex Jordan) et du délégué général (Etienne Bernard). Et on ne sait toujours pas qui les remplacera. Les mauvaises langues disent même que les candidats ne se bousculeraient pas au portillon…
Autre départ, celui de plusieurs membres de la direction du graphisme, dont la directrice Christelle Kirschstetter.
Tout ça n’a pas empêché Luc Chatel d’annoncer lors de l’inauguration du festival sa volonté d’ «élargir le rayonnement du graphisme à Chaumont» avec la réalisation d’un «lieu permanent», le développement des formations et le souci de favoriser les retombées économiques.
A l’appellation de lieu permanent, Jean-Claude Daniel préfère celle de centre international du graphisme. Reste à savoir ce que l’on y met. «Quand la structure est annoncée, tout n’est pas dit», a-t-il répondu à son successeur. «C’est ce qui va s’y faire qui est important».
L’ancien maire aurait-il des inquiétudes particulières à ce sujet ?
Plusieurs milliers de personnes ont participé samedi à la nuit du graphisme, marquée entre autres par la projection d’images sur la façade de l’hôtel de ville. 
Plusieurs milliers de personnes ont participé samedi à la nuit du graphisme, marquée entre autres par la projection d’images sur la façade de l’hôtel de ville. 

Droits d’auteurs : ça fait débat

Derrière la façade du festival de l’affiche
La question délicate des droits d’auteurs a été abordée dimanche matin au Relax, dans le cadre d’un débat passionné. Morceaux choisis.

Réclamé par le syndicat national des artistes plasticiens CGT, un débat très intéressant sur les droits d’auteur s’est tenu en marge du festival, dimanche matin au Nouveau Relax, en présence d’une cinquantaine de personnes, graphistes et étudiants pour la plupart.
La Ville ayant posé comme condition que l’objet de ce débat dépasse le cadre strictement chaumontais, la discussion a commencé par des généralités. L’occasion d’apprendre que les droits d’auteur, censés garantir la liberté de création, sont de plus en plus mal traités et engendrent de plus en plus de contentieux.
Selon Agnès Tricoire, avocate spécialisée, «le raisonnement de l’industrie et, hélas, d’un certain nombre d’institutions culturelles, c’est qu’on achète une œuvre une fois pour toute». Or, l’auteur doit théoriquement être rémunéré à chaque fois que son œuvre entre en contact avec le public. Et c’est d’autant plus important quand on sait que le revenu moyen des graphistes s’élève à 24 000 euros par an et que le revenu médian des auteurs affiliés à la Maison des Artistes n’est que de 8 000 euros, ce qui est inférieur au seuil de pauvreté.

Entre «l’idéologie de la gratuité» et la volonté de tout marchandiser

Un graphiste qui est salarié d’une entreprise et qui crée des «œuvres collectives» peut-il malgré tout revendiquer des droits d’auteur ? Ne convient-il pas de distinguer les œuvres de création et celles qui s’apparent à une simple prestation de service ? Ces questions font évidemment débat, un graphiste comme Vincent Perrotet étant particulièrement attaché à la notion de graphisme d’auteur, soutenue par le festival de Chaumont depuis 20 ans, et qui n’a selon lui rien à voir avec la plupart des signes et des images qui polluent l’environnement quotidien. Mais alors qu’Agnès Tricoire dénonce «l’idéologie de la gratuité», à l’œuvre sur internet mais pas seulement, le même Vincent Perrotet s’inquiète d’une autre volonté de tout marchandiser. «Si plus personne ne peut faire une citation de nos images, ça devient un problème car on fait quand même des images publiques», explique-t-il. «Quand les architectes exigent des droits de reproduction de leurs œuvres, je ne peux pas non plus être d’accord. On entre dans un système de contrôle de la société que je trouve extrêmement dangereux».

Alex Jordan, directeur artistique du festival : «Je ne signerai pas ce contrat»

Finalement, c’est Alex Jordan, l’un des trois directeurs artistiques du festival, qui met les pieds dans le plat en citant le contrat en discussion avec la ville de Chaumont. «Je ne signerai pas ce contrat», annonce-t-il, au risque d’agacer Vincent Galantier, l’adjoint au maire et président du festival présent dans la salle. «Je veux négocier de gré à gré. Un contrat aussi global est idiot. D’autres peuvent le signer avec leur conscience. Mais ce contrat ne devrait en aucun cas avoir une influence sur l’admission à un festival ou une monstration.»
«Le contrat initial ne respectait pas les équilibres que l’on pouvait en attendre», rappelle Guillaume Lanneau, responsable du SNAP-CGT. «Il est tout à fait légitime que ce contrat permette à la ville de diffuser le fonds d’affiches. La seule chose qui serait rémunérée, c’est le catalogue. Tous ceux qui contribuent à ce catalogue se font payer. Il n’y a pas de raison que les seuls couillons soient ceux qui sont à l’origine des images».
Un point de vue que ne partage pas Vincent Perrotet. «S’il faut contacter 200 ou 300 graphistes pour monter une exposition ou faire un catalogue, ça va être une usine à gaz», prévient-il.

Lorsque Luc Chatel annonçait une «exploitation commerciale de la collection d’affiches de la ville»

Présent lui aussi dans la salle, l’ancien maire Jean-Claude Daniel en profite pour préciser l’histoire de ce contrat. C’est bien sa municipalité qui a sollicité un cabinet de juristes spécialisés pour rédiger le contrat. Lequel est resté «en jachère durant 5 ans», avant de réapparaître et d’être envoyé aux graphistes concernés par la nouvelle municipalité. Pour lui, il s’agissait d’un document de travail, méritant d’être discuté avec la profession.
S’il n’a donc pas été utilisé par l’ancienne municipalité, ce document a toutefois inspiré le nouveau règlement du concours international, mis en place il y a 3 ou 4 ans. A l’époque, le délégué général du festival Jean-François Millier y avait alors ajouté une clause excluant toute utilisation commerciale par la ville.
Contrairement à ce que L’affranchi a écrit, ce n’est donc pas Luc Chatel qui a délibérément supprimé cette clause dans le contrat envoyé aux graphistes à partir de septembre 2008. Mais il n’a pas eu l’idée de l’ajouter. Il faut dire que pendant la campagne des municipales, comme en témoigne sa profession de foi, il avait promis une «exploitation commerciale de la collection d’affiches de la ville». On peut donc comprendre la réaction des graphistes concernés, même si le maire cherche à réduire cette affaire à un simple malentendu.

Pas un sou pour les auteurs des 20 affiches du festival

Si les négociations continuent pour aboutir à un contrat respectable pour les deux parties, il y a des pratiques qui continuent d’inquiéter le SNAP-CGT. Ainsi, la fameuse commande d’affiches aux 20 graphistes du monde entier a coûté cher au festival (notamment pour l’impression et la diffusion), alors que les graphistes concernés ne toucheront pas un seul centime d’euro. Pour le syndicat, ce type de procédé est inacceptable. Mais Pierre Bernard précise que les auteurs ont tout de même été invités au festival (même quand ils habitaient en Chine) et qu’ils ont droit chacun à un jeu d’affiches. Pour lui, c’est un échange de bons procédés. «Ça s’appelle la liberté d’expression, bordel !», s’agace-t-il. «Tout le monde était consentant, je n’ai eu que des remerciements».

La ville et ses partenaires dépensent un million d’euros par an pour le graphisme

En tout cas, cette histoire de droits d’auteurs ne peut pas se résumer à une simple question d’argent. Au cours du débat, Vincent Galantier a révélé que la ville et ses partenaires avaient dépensé depuis huit ans huit millions d’euros en faveur du graphisme, soit un million d’euro par an. Au regard de cette somme, les droits d’auteur ne pèsent pas très lourds.
«Si j’ai signé la pétition, ce n’est pas pour gagner de l’argent avec les affiches que j’ai données à la ville», résume le graphiste Pierre di Sciullo. «C’est une question de principe. J’aimerais que le contrat soit exemplaire. Parce qu’on est dans un lieu où toute la profession se retrouve. Et parce qu’il peut y avoir des conséquences sur d’autres contrats…»


Quotidiens de lycéens «customisés»

Derrière la façade du festival de l’affiche
Aidés par des graphistes de «Lieuxcommuns», des élèves du lycée du Haut du Val ont imprimé en direct des Tee-shirts originaux qui parlaient à la fois de leur vie professionnelle et personnelle.

Dans les locaux du SERNAM, et plus tard aux Subsistances, munis d’un livre-catalogue d’apparence très technique, des élèves du lycée professionnel du Haut-du-Val proposaient 500 dessins à imprimer sur des Tee-shirts. Les images, que chacun pouvait choisir, étaient faites à la fois de références à leurs univers personnels et de pictogrammes ou schémas utilisés dans leurs domaines professionnels. Il suffisait de les sélectionner sur un écran d’ordinateur. Elles étaient ensuite transférées sur le tissu, par les lycéens, au moyen d’une presse (à l’arrière-plan sur la photo de droite).

Derrière la façade du festival de l’affiche
Le montage et les associations d’images avaient été réalisés par des graphistes de «Lieuxcommuns».
Le livre de 300 pages, organisé à partir d’une classification très précise, rappelait les documents techniques sur lesquels s’appuient généralement les professionnels de la mécanique.
Il était intitulé «Pimp my life». En référence à l’émission de télé-réalité américaine de MTV : «Pimp my ride». On y voit des as du tuning prendre en charge la vieille voiture d’un téléspectateur pour en faire un véhicule extraordinaire répondant aux goûts de l’intéressé.
En l’occurrence, à Chaumont, il s’est agi de redessiner une partie du quotidien des lycéens.




Graphisme d’auteur et «pollution visuelle»

Après avoir œuvré pendant huit ans pour le festival, le graphiste Pierre Bernard tient à rappeler aux Chaumontais qui en douteraient encore : «Chaumont est un grand repère pour tous les graphistes du monde». D’où la nécessité selon lui de réaliser au plus vite le centre international du graphisme. Un lieu permanent qui mette à l’honneur les «signes dignes», ceux de la culture et de la connaissance, à distinguer de ceux –dominants à notre époque- du commerce et de la marchandise.
Une distinction que Vincent Perrotet, autre directeur artistique du festival, se plait aussi à souligner en séparant le graphisme d’auteur, qui donne à penser et suscite des émotions, et celui des «techniciens de surface visuelle», qui s’apparente à
Derrière la façade du festival de l’affiche

L’appel à la rébellion de Sylvie Cotillot

Pour Sylvie Cotillot, «20 ans, c’est l’âge de la rébellion». Et la vice-présidente du Conseil régional s’est elle-même un peu rebellé lors de l’inauguration du festival, prenant le contre-pied du discours officiel de la municipalité : «J’ai entendu qu’il fallait rendre le festival aux Chaumontais. Mais depuis sa création, je n’ai pas eu l’impression que ce festival ait été confisqué aux Chaumontais. En tout cas, pas par les graphistes. Ce sont eux qui ont permis de construire ce festival, en lui donnant sa notoriété».
Soulignant que la culture peut contribuer à se protéger de la barbarie, contrairement au savoir, à la morale ou à la foi, Sylvie Cotillot a conclu son discours par un appel à la rébellion. Et au combat pour la culture et l’accès à la culture…

Avoir 20 ans à Chaumont…

Le thème du concours étudiants et des workshops «Avoir 20 ans» a conduit certains à écrire ce texte, placardé sur les murs de la ville, notamment près des Silos :
«Bienvenue dans la ville de Chaumont, capitale mondiale du graphisme et de l’affiche qui s’affiche. 20 ans, ça se fête ! Le bel âge à Chaumont…
A Chaumont, quand tu as 20 ans… tu ne vas pas sortir beaucoup, il n’y a pas de discothèque…
A Chaumont, quand tu as 20 ans… tu ne vas pas te divertir beaucoup, il n’y a pas de cinéma…
A Chaumont, quand tu as 20 ans… tu ne vas pas trop forcer, faut voir la piscine…
A Chaumont, quand tu as 20 ans… tu rentres chez toi car à 22 h tout est fermé et seules les caméras tournent dans le centre-ville…
A Chaumont, quand tu as 20 ans… tu te rappelles qu’il y a 10 ans il y avait 10 000 habitants en plus…
A Chaumont, quand tu as 20 ans… t’aimes la musique, pas trop fort et pas trop live… quand même…
A Chaumont, quand tu as 20 ans… tu vas travailler ailleurs car le graphisme on l’aime bien en expo mais après on va pas te payer pour ça, quand même…
A Chaumont, quand tu as 20 ans… tu te tais, surtout, tu ne choques pas, tu vas t’asseoir…»
Ça se passe de commentaires !

Christophe Poirson
Vendredi 22 Mai 2009
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